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Iconographie
L'image comme mémoire : témoignages visuels d'un Congo en crise
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Plan de l'article
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Qui est Pamela Tulizo, et quel est votre parcours artistique ?
Je suis Pamela Tulizo, photographe documentariste spécialisée dans la mise en scène. Depuis environ cinq à six ans, j'exerce en tant que photographe professionnelle, basée à Goma, dans l'Est de la République démocratique du Congo, où ma carrière a commencé. Mon parcours a débuté dans le journalisme, mais j'ai rapidement ressenti les limites liées aux contraintes éditoriales qui prévalent dans les rédactions. Ces restrictions m'empêchaient d'explorer certains sujets avec la liberté que je souhaitais, soulevant en moi un questionnement essentiel : comment puis-je exprimer mes idées de manière authentique sans être entravée par un cadre rigide ?
C’est ainsi que je me suis orientée vers la photographie. Ayant déjà une certaine familiarité avec l’appareil photo, cette transition m’est apparue comme une évidence. Cependant, à Goma, il n’existait ni école de photographie ni académie des beaux-arts, comme à Kinshasa ou Lubumbashi. De plus, il n’y avait quasiment pas de femmes photographes documentaristes pour me guider. En tant que femme ayant grandi à Goma, j’ai toujours su que les femmes de ma ville possèdent une force et une résilience remarquables. Pourtant, cette facette essentielle de leur existence restait largement ignorée. Aucune documentation ne mettait en lumière leur engagement dans l’économie, leur rôle dans le développement ou leur implication dans la sphère familiale et éducative. C’est ce constat qui a motivé mon engagement : je voulais être l’ambassadrice de ces femmes, raconter leur histoire et mettre en avant leur pouvoir et leur beauté à travers mon objectif. Lorsque j’ai pris la décision de devenir photographe, j’ai dû en informer ma famille. Mon père s’y est fermement opposé, considérant ce métier comme réservé aux hommes. Selon lui, en tant que femme, mon avenir devait se limiter au mariage et à la maternité. Ce moment a marqué un tournant décisif dans ma vie et dans ma carrière. Ses paroles ont suscité en moi une multitude de réflexions : quelle est ma place dans la société ? Mon rôle est-il défini d’avance par les normes culturelles et sociales ? J’ai compris que si mon père pensait ainsi, d’autres femmes de ma génération vivaient probablement des situations similaires, rêvant d’un avenir différent mais se heurtant aux mêmes barrières. Face à cet ultimatum — choisir entre la photographie et ma famille —, j’ai décidé de persévérer malgré tout. Pendant près de deux ans, cette décision a provoqué des tensions familiales. Heureusement, ma mère m’a discrètement soutenue, me couvrant chaque fois que je devais assister à une formation ou à un événement lié à la photographie. Pour financer mes études, j’ai multiplié les prestations : mariages, anniversaires, tout ce qui pouvait m’apporter un revenu et me permettre d’avancer. Cet épisode de ma vie a profondément influencé ma démarche artistique. Aujourd’hui, tout de mon travail repose sur l’exploration de l’identité féminine, du rôle et de la place des femmes dans les sociétés contemporaines et ancestrales. À travers mes photographies, je traite des droits des femmes, de l’égalité des sexes, du développement et de l’évolution de la condition féminine. Mon approche se distingue par une valorisation de la force, de la beauté et du pouvoir des femmes africaines, transcendant les générations.
Je m'intéresse aux figures féminines qui ont façonné l'histoire et l'identité des femmes africaines. Suite à cela, j'ai poursuivi des études de photographie au Market Photo Workshop en Afrique du Sud. Cette formation a été un tournant dans ma démarche artistique ; elle ne l'a pas transformée, mais l'a plutôt affinée. Avant cette formation, mon travail documentaire se concentrait principalement sur des portraits ou des images dans la rue.
Cependant, au fil du temps, j’ai pris conscience d’un manque dans ma narration. Il y avait des éléments essentiels que je ne parvenais pas à retranscrire uniquement à travers la photographie documentaire. Une force, une présence, un pouvoir se dégageaient de mes sujets, mais ils échappaient souvent à l’image brute. C’est ainsi que j’ai intégré la mise en scène dans mon approche artistique. Elle me permet de façonner mon récit selon ma vision, d’y insuffler de la beauté, de la couleur et de composer des scènes qui renforcent le message que je souhaite transmettre.
Aujourd'hui, je considère mon art comme un film, mais sa narration se décline en images fixes. Je commence toujours avec une question ou un enjeu, puis je recueille des témoignages et des récits. Ces histoires, je les réinterprète à travers ma photographie, chaque image acquérant ainsi une profondeur symbolique et narrative.
L’Est du Congo est à nouveau plongé dans la guerre. Comment vivez-vous ce énième drame en tant que Congolaise ? Quel rôle une artiste peut-elle jouer face à l’horreur ?
Je suis artiste, je suis photographe, et c’est tout ce que je peux offrir au monde. La situation actuelle à Goma est effroyable, particulièrement pour les femmes. Lorsqu’un conflit éclate, elles sont les premières victimes, la violence sexuelle étant utilisée comme une arme de guerre. Les femmes et les jeunes filles subissent des souffrances multiples : elles sont non seulement instrumentalisées dans le conflit, mais elles doivent aussi faire face à l’insécurité, aux déplacements forcés, aux massacres, à la pauvreté et aux maladies. Elles sont donc accablées par un traumatisme profond, alimenté par l’imprévisibilité et la brutalité de ces événements. J’étais à Goma lorsque les violences ont éclaté, et pour la première fois, la guerre a véritablement atteint le cœur de la ville. Ce n’étaient plus seulement des affrontements en périphérie ou à quelques kilomètres : les combats étaient ici, dans les rues de Goma. C’était une réalité indescriptible, une horreur vécue au quotidien. J’ai vu une fillette de deux ans profondément traumatisée, et moi-même, j’étais bouleversée par les bombardements, les assassinats et la peur omniprésente. En tant qu’artiste, mon rôle est de documenter cette tragédie à ma manière. Certes, les journalistes réalisent déjà un travail de terrain, mais pour la première fois, j’ai eu le sentiment que la presse internationale ne montrait pas toute l’ampleur du drame. D’ordinaire, je fais partie de ceux qui dénoncent l’image négative véhiculée sur Goma à travers les médias. Mais cette fois, ce n’était pas une question de mauvaise représentation : c’était un silence assourdissant. Face à cette situation, tout ce que je peux faire, c’est témoigner. Je veux dénoncer et raconter à travers mon art. Ce travail paraîtra bientôt : une série photographique inspirée de ce que j’ai vu, entendu et ressenti. Transformer ces témoignages en images est ma manière de participer, de donner une voix à celles qui souffrent et de ne pas laisser cette histoire sombrer dans l’oubli.
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Notes
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Bibliographie
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Pour citer l'article :
APA
Tulizo, P. (2025). L'image comme mémoire : témoignage visuel d'une RDC en crise. Global Africa, (9), pp. 26-27. https://doi.org/10.57832/yf1v-h555
MLA
Tulizo, Pamela. «L'image comme mémoire : témoignage visuel d'une RDC en crise.» Global Africa, no. 9, 2025, pp. 26-27. doi.org/10.57832/yf1v-h55
DOI
https://doi.org/10.57832/yf1v-h555
© 2025 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0
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